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En Quête ou Enquête de Foi ?

Parution d'articles de presse web concernant édifices religieux, œuvres d'arts ou manifestations chrétiennes.

La promesse de l’avenir se construit dans le présent (Aleteia)

KOVOP58 | SHUTTERSTOCK

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TRIBUNES

La promesse de l’avenir se construit dans le présent

 

Mgr Benoist de Sinety - Publié le 31/01/21

Quand la morosité cède la place à la tristesse, plus personne ne regarde personne. La pire des choses serait de s’en remettre à la nostalgie. L’avenir se construit avec des rêves, mais dans le présent.

« Ça va ? » À cette question anodine qui rythme les rencontres quotidiennes, nous répondons comme en échos par les mêmes mots, au mode affirmatif. Habitués à ne pas écouter la réponse apportée à cette question devenue à force vide de sens, il peut même arriver que nous n’entendons pas sa forme négative quand parfois notre interlocuteur ose briser le tabou : « Non, ça ne va pas… » Et pour celui qui, par une attention inattendue, comprend que le consensus, alors, se brise, c’est aussitôt l’angoisse de devoir changer de rythme : passer de la joyeuse nonchalance à l’attention à l’autre. Le risque de s’arrêter, de prendre le temps, de creuser, en quelque sorte, d’entrer vraiment en relation. Il y a bien un moyen de s’en tirer : répondre par un « désolé », en espérant que le fâcheux comprendra et qu’on pourra enfin reprendre le cours des choses. Car désormais, si l’on en juge les études, la morosité cède la place à la tristesse, le désarroi à la détresse : une majorité des jeunes pense au suicide, les responsables de nombreux services pédiatriques alertent sur une recrudescence de passages à l’acte… Et les aînés ne savent plus quelles raisons d’espérer proposer. 

Le point de bascule

Il n’y a rien de simple à se retrouver au point de bascule de son monde : nous l’avons étudié dans nos livres d’histoire, nous l’avons médité dans de nombreux romans, ressenti dans de nombreux poèmes et dans les grandes tragédies théâtrales. Mais le vivre, c’est autre chose. Et rien ne nous y préparait. Nous qui nous étions habitués à penser que la joie était contagieuse au point de trouver suspects ceux qui disaient avoir du mal à s’en revêtir, nous voici désormais contraints de regarder en face notre vie, à réfléchir au « pourquoi » de nos courses folles, envisager notre destinée…

La pire des choses, me semble-t-il, serait d’accepter l’état de fait et de s’en remettre à une destinée désespérante. L’autre drame serait de se cramponner coûte que coûte au fantasme que nous pourrions demain retrouver la vie d’avant.

Des amis rapportent l’autre jour que leur jeune fille, rentrant du collège, leur dit qu’avec une amie, elles s’étaient faites cette réflexion : « Il n’y a plus de joie. » Les rues sont vides de voix, de rire, de musique, de chant, de cri. Il n’y a plus que les pas pressés, les respirations masquées. Plus personne ne regarde personne. Il faut partir et rentrer à l’heure, être efficace dans une journée qui compte à peine dix heures. Il y a même à craindre qu’à force de ne plus tourner, les producteurs ne puissent très longtemps maintenir les flux de séries et de films sensés nous permettre une évasion contre laquelle nos frontières fermées nous garantissent désormais.

On ne retrouve jamais le temps passé

La pire des choses, me semble-t-il, serait d’accepter l’état de fait et de s’en remettre à une destinée désespérante. L’autre drame serait de se cramponner coûte que coûte au fantasme que nous pourrions demain retrouver la vie d’avant. On ne retrouve jamais le temps passé, et plus nous le pleurons, plus il nous étouffe.

« Il faut oser rêver, disait le père Pierre Ceyrac, car les grands hommes sont ceux qui ont des visions et des rêves. » Et ne sont-ils pas grands ces hommes de toutes races, langues, peuples et nations, qui ont reçus en eux le germe divin ? Nous voici convoqués à construire un monde pour aujourd’hui et non pas à subir la course qui nous était auparavant plus ou moins infligée. Comment les plus jeunes d’entre nous pourraient-ils aller bien s’ils n’entendent autour d’eux que la suave mélopée de l’âge d’or des temps passés ? Et comment les plus abattus d’entre nous pourraient-ils croire en un à-venir, si nous qui en avons reçu la promesse, ne cherchons à la rendre présente maintenant ? « Il faut oser des rêves, et ensuite l’amour est tout ce dont vous avez besoin pour les réaliser et les garder en vie » disait le vieux jésuite en souriant, les mains ouvertes, vides d’apparence mais pleines de présence.

oleschwander | Shuttertstock

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La société post-Covid : comment nous en sommes arrivés là (et ce qui peut nous attendre)

Pierre-Yves Gomez - Publié le 12/05/20

Chaque semaine, l’économiste Pierre-Yves Gomez, professeur à l'EM Lyon Business School, décrypte les évolutions économiques et sociales. Sa première chronique s’attaque au mystère du basculement de milliards d’êtres humains, crise sanitaire oblige, dans un régime de privation de libertés hyper-restrictif. Il propose quatre hypothèses et quatre scénarios pour l’avenir.

Sur le papier, on peut toujours regagner des batailles perdues, même quand la guerre est finie. C’est ce que ne manquent pas de suggérer les combattants de la onzième heure critiquant aujourd’hui la gestion de la crise sanitaire en France (confinement, chômage partiel…), bien qu’on les ait peu entendus protester au moment où les décisions étaient prises. Il est vrai qu’il est plus facile de conseiller quand tout est accompli et de prophétiser quand les événements ont déjà eu lieu. 

Quelles que soient les erreurs de nos gouvernants, l’urgence n’est pas de polémiquer entre Français pour accabler ou défendre leur bilan mais plutôt de comprendre ce qui peut surgir, dans tous les pays du monde, de la période de confinement et de dé confinement que nous traversons. Ce qui invite à nous demander d’abord comment nous en sommes arrivés là. Comment plusieurs milliards d’êtres humains ont-ils pu accepter massivement, en quelques jours, quel que soit le régime politique de leur pays et avec une égale docilité, des conditions de vie incroyablement restrictives sur leur liberté et intrusives sur leur vie quotidienne ? Je propose quatre hypothèses.

1e hypothèse : le respect absolu de la vie

La première hypothèse est la plus séduisante pour sa dimension morale : après des décennies de prospérité, nos sociétés capitalistes avancées ont acquis une très haute idée de la vie humaine dont le respect est devenu un absolu. Au moment où le Covid est apparu, tous les gouvernants du monde civilisé ont considéré que la préservation de la santé de leurs citoyens était une priorité non négociable, quitte à figer de manière inédite toute l’économie et la vie sociale. Jamais dans l’histoire de l’humanité une telle unanimité morale ne s’était manifestée pour empêcher que des millions de personnes soient emportées par une maladie, et cela, quel que soit le prix qu’il faudra désormais payer. C’est au nom de cette évidence morale humaniste que nous avons accepté, de bon gré, les restrictions les plus sévères.

2e hypothèse : la toute-puissance de la gestion

Selon une deuxième hypothèse, la manière de réagir au Covid-19 traduit plutôt la toute-puissance rassurante de la rationalité gestionnaire : selon elle, face à l’incertitude du monde (qu’elle détermine souvent elle-même), la vie sociale est formée de processus décomposables, gérables et contrôlables dont on peut maximiser l’efficacité. Lorsque le risque épidémique a été avéré, la grande machine gestionnaire mondiale s’est mise en branle dans les administrations comme dans les entreprises. Les technocrates en tous genres, dont la fonction est d’élaborer des chiffres et des normes, ont appliqué leur savoir-faire avec une résolution implacable : outils de repérage du virus, règles de bonnes et de mauvaises pratiques, statistiques, calculs, ratios, procédures pour le confinement et le dé confinement, rapports, normes portant sur tous les aspects de la vie, depuis un guide des parents confinés élaboré par le secrétariat d’État à l’égalité hommes-femmes (avec « 50 astuces de pro » !) jusqu’aux détails techniques minutieux de mise à distance et de protection des travailleurs imposés le Protocole national du dé confinement… Nous avons accepté cette traduction du désordre pandémique en ordre gestionnaire, parce que, malgré ses lourdeurs et ses emballements obsessionnels, nous sommes persuadés que les gestionnaires et autres experts apportent de la sécurité et de l’efficacité à un monde incertain.

3e hypothèse : le besoin de changer la société

Une troisième hypothèse suggère que nous sommes entrés dans cette période avec le besoin mal exprimé mais radical de changer de société. L’inactivité soudaine des entreprisesles rues vidées de piétons ou les transports abandonnés, sont apparus comme une protestation silencieuse contre l’économie frénétiquement compétitive, les villes insécurisées et sales ou les déplacements quotidiens éprouvants. Une sorte de pause, telle que, dans le creux du confinement, la vie reprenait ses droits. L’absurde immobilité du monde (qui n’a regardé avec fascination des images de sites touristiques ou d’aéroports déserts ?) n’était qu’un reflet ironique d’un monde économique et social naguère désespérément agité et qui n’était pas moins absurde. Ce que nous n’avions pas les moyens ou le courage de formuler, un virus a opportunément permis de le dire. Depuis, des voix nombreuses ont demandé de profiter de ce moment de lucidité pour que nous changions ce qui doit l’être. En attendant, nous avons accepté ce temps de rupture avec gratitude, comme une délivrance à l’égard des rythmes et des exigences d’une économie insensée ; ou bien nous l’avons accueilli avec le pressentiment sinistre que la seule manière d’échapper à la frénésie, c’était que tout s’arrête.

Ce que nous n’avions pas les moyens ou le courage de formuler, un virus a opportunément permis de le dire. Depuis, des voix nombreuses ont demandé de profiter de ce moment de lucidité pour que nous changions ce qui doit l’être. En attendant, nous avons accepté ce temps de rupture avec gratitude, comme une délivrance à l’égard des rythmes et des exigences d’une économie insensée ; ou bien nous l’avons accueilli avec le pressentiment sinistre que la seule manière d’échapper à celle-ci, c’était que tout s’arrête.

4e hypothèse : hygiéniser la croissance

Enfin, une quatrième hypothèse peut être formulée : le temps du Covid a poursuivi, d’une certaine façon, les mirages du capitalisme spéculatif. Celui-ci, qui règne depuis près d’un demi-siècle, a besoin de renouveler sans cesse ses relais de croissance et de croyance. C’est pourquoi des crises brutales ont émaillé régulièrement notre histoire récente : elles permettent de détruire et de remplacer certains moyens de production, de faire ainsi repartir la machine économique spéculative grâce à des innovations, des projets redynamisés et des promesses de nouveau « progrès ». Ainsi, nous avons connu successivement la « financiarisation » des entreprises entre 1990 et 2010, puis leur « digitalisation » depuis 2010. 

Le Covid-19 a inauguré « l’hygiénisation » comme un nouveau relais de croissance (et de croyance) en faisant de la gestion des risques sanitaires un business et un mode de vie.

Le Covid-19 a inauguré « l’hygiénisation » comme un nouveau relais de croissance (et de croyance) en faisant de la gestion des risques sanitaires (qui pourra être désormais étendue à toutes formes d’épidémie ou de pathologie) un business et un mode de vie. On voit déjà fleurir les propositions et les produits en ce sens, comme des caméras à infrarouge permettant de mesurer la température des travailleurs ou des clients afin de déceler immédiatement les malades, ou des bracelets pour évaluer l’espace de distanciation « sûr » entre deux personnes. Bien entendu, en parallèle, les gestionnaires ont commencé à créer des normes et des ratios de mesure appropriés. Dans cette hypothèse, nous avons souscrit docilement aux restrictions du confinement et du dé confinement, parce que les promesses de l’hygiénisation flattent l’individualisme narcissique typique de la société contemporaine, en nous donnant l’impression d’être toujours davantage de précieuses particules élémentaires, objets d’attention, de sollicitude sécuritaire et de soins singularisés. Il est significatif que le signe de respect à l’égard d’autrui soit devenu un geste… barrière.
 

Parmi d’autres sans doute, ces quatre hypothèses (exigence morale ; ordre gestionnaire rassurant ; désir profond de rupture et « hygiénisation » au service de l’individu narcissique) expliquent comment nous en sommes arrivés à accepter massivement la situation sociale et économique inouïe produite par la survenue du Covid-19. Certaines logiques se rejoignent, on le voit, d’autres s’excluent mutuellement. Il est d’ailleurs probable qu’elles coexistent non seulement dans la société mais aussi en nous-mêmes : d’un côté nous désirons une vie sociale fortement organisée et sécurisée, quitte à être plus individualiste ; de l’autre, nous aspirons à une vie plus libre et solidaire quitte à être plus incertaine. Éternelle contradiction qui, pour cette génération, dessine un avenir à l’échelle mondiale.

De ce cocktail potentiellement explosif, on peut déduire quatre scénarios pour les prochaines semaines.

1er scénario : la sécurité sanitaire absolue

Premier scénario, le risque épidémique lié au Covid-19 s’éloigne plus ou moins vite mais irréversiblement. Cette victoire est mise au crédit des actions gestionnaires et des innovations technologiques mises en place pour le combattre et elles apparaissent indispensables pour la sécurité sanitaire future de nos sociétés. Insensiblement, notre esprit s’adapte et nous considérons « l’hygiénisation » comme une évidence : une nouvelle façon de travailler, de consommer et de vivre ensemble fondée sur la sécurité sanitaire absolue s’installe dans nos sociétés (et dans nos têtes).

2e scénario : la confiance s’effrite

Deuxième scénario, avec la durée du dé confinement, les normes et les exigences hygiénistes requises ne sont pas réellement appliquées par la population. Malgré la menace de nouveaux foyers agitée par les autorités, les populations considèrent de plus en plus que les risques de la pandémie sont exagérés. L’écart entre les normes de comportement social définies par les experts gestionnaires et la réalité de la vie pratique se creuse. Au terme de cet épisode, la confiance à l’égard des gouvernants de toutes sortes (politiques, dirigeants d’entreprise, managers) s’effrite un peu plus et c’est sur cette base incertaine qu’il faut reconstruire l’économie.

3e scénario : l’explosion sociale

Troisième scénario, la standardisation accrue de nos vies quotidiennes devient rapidement insupportable : bonnes pratiques sociales imposées, comportements contrôlés, règles hygiénistes établies par une technocratie qui s’emballe dans un délire normalisateur. Au bout de quelques semaines, selon les pays, c’est le ras-le-bol accentué par les difficultés économiques ; le surgissement soudain des contradictions que j’ai évoquées précédemment et un désir plus ou moins confus de changement de société produisent une explosion sociale non maîtrisable dans l’esprit des Gilets jaunes, mais sur une base plus large.

Retrouver le bon sens commun et la confiance réciproque comme les meilleures inspirations pour nous comporter les uns à l’égard des autres

4e scénario : une économie raisonnable et subsidiaire

Fort de clarifier ces tensions et ces enjeux, un quatrième scénario est possible : entendre et servir rapidement les aspirations pour une économie plus raisonnable, mais aussi pour plus de sécurité individuelle ; néanmoins, ne pas exciter cette dernière par une surenchère hygiéniste mais retrouver, au contraire, le bon sens commun et la confiance réciproque comme les meilleures inspirations pour nous comporter les uns à l’égard des autres ; ne laisser les experts gestionnaires agir sur nos vies que par subsidiarité ; chercher les relais de prospérité dans l’élaboration d’écosystèmes économiques, humains et naturels durables et responsables. 

Les prochaines semaines verront si nous saurons surmonter paisiblement les contradictions qui nous traversent pour aller dans ce sens. Ou bien s’il faut attendre les Barbares…

(À suivre…)

BLACKDAY - Shutterstock

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TRIBUNES

La pandémie fait-elle de nous des monstres ?

Mathilde de Robien - Publié le 12/05/20

À l’instar de la complainte de ce pauvre Rutebeuf qui chantait, au XIIIème siècle : « Que sont mes amis devenus », demandons-nous, après ces huit semaines de confinement, qu’est notre humanité devenue.

Après huit semaines de confinement strict encadré par des mesures extrêmes prises en raison de l’état d’urgence sanitaire, on peut légitimement se demander si l’être humain l’est toujours (humain). N’a-t-il pas silencieusement abdiqué la part qui faisait de lui un « humain » pour ne conserver que celle qui le définit comme un « vivant » ? Un sacrifice utile et nécessaire, là n’est pas la question, mais dont on ne peut nier la brutalité. En un sens, l’homme a renoncé à quelques unes de ses libertés fondamentales, de circulation, de réunion, de culte, mais plus largement encore, à son humanité, au profit de la santé publique.

Certes le bien commun, notion centrale dans la doctrine sociale de l’Église, demeure un intérêt supérieur. C’est le bien du « nous-tous », selon l’expression chère à Benoît XVI dans l’encyclique Caritas in veritate. Cependant, qu’en est-il lorsque l’intérêt supérieur vient brimer les libertés individuelles ? Cela ne concorde plus avec l’idée de bien commun. Ce dernier exige en effet, parallèlement au bien de tous, l’épanouissement de chacun de ses membres. Or comment peut-on s’épanouir aujourd’hui alors que nous sommes privés, dans une certaine mesure, de tout ce qui fait le propre de l’homme ?

La convivialité

Pouvons-nous encore qualifier d’être humain un animal qui n’a plus rien de « social », comme le définit Aristote ? Selon lui, l’homme, pour vivre, a besoin d’amis. Il qualifie même d’étrange de supposer que l’homme solitaire puisse être heureux : « Sans doute est-il étrange de faire de l’homme parfaitement heureux un solitaire : personne, en effet, ne choisirait de posséder tous les biens de ce monde pour en jouir seul, car l’homme est un être politique et naturellement fait pour vivre en société » (Éthique à Nicomaque). Force est de constater que nous vivons bien « solitaires » depuis des semaines, privés de la présence “réelle” de nos proches, collègues et amis.

L’empathie

Pouvons-nous encore qualifier d’être humain un fils ou une fille privés de visite à ses parents âgés ? Une femme empêchée d’entourer son mari malade à l’hôpital ? Un mari qui n’a plus sa place auprès de sa femme lors de la naissance de leur enfant ? Des grands-parents empêchés de rendre visite à un petit-enfant nouveau-né ? Pouvons-nous encore qualifier d’êtres humains une civilisation qui n’accompagne plus ses morts dans leur dernière demeure ? Le propre de l’homme n’est-il pas d’éprouver de l’empathie envers ses proches les plus vulnérables, de partager à plusieurs les joies et les peines de ce monde, d’honorer dignement ses défunts…? Autant de gestes qui nous ont fait défaut ces derniers temps, entraînant des situations qui seraient passées pour monstrueuses il y a seulement huit semaines. La pandémie fait-elle de nous des monstres masqués ?

La spiritualité

Pouvons-nous encore qualifier d’être humain celui qui ne peut plus nourrir son âme, considérée pourtant depuis Aristote comme une partie indissoluble de l’être humain ? Selon le philosophe grec, l’âme et le corps ne peuvent pas être séparés, ils sont liés comme le sont la cire et l’empreinte : « Il n’y a pas à rechercher si l’âme et le corps sont une seule chose, pas plus qu’on ne le fait pour la cire et l’empreinte » (De l’âme). L’homme, « animal pensant », se définit par cette capacité à avoir une vie spirituelle. Pour les chrétiens, ce sont certes la prière mais aussi les grâces des sacrements qui permettent de prendre soin de son âme. Une privation qui montre combien comment on fait peu de cas de ce qui constitue, depuis des millénaires, une caractéristique de l’être humain.

Puissions-nous, en cette période de dé confinement, prendre conscience de ce à quoi nous avons renoncé pendant huit semaines et renouer avec ce qui est considéré, depuis l’Antiquité, comme le propre de l’homme : sociabilité, sensibilité, spiritualité.

 

Hans Lucas via AFP

Hans Lucas via AFP

AU QUOTIDIEN

Dé confinement : comment faire la queue permet de tirer le meilleur de soi-même ?

Cerith Gardiner - Publié le 11/05/20

Depuis deux mois et pour un certain temps encore, chacun est invité à respecter les fameux gestes barrières afin d’éviter la propagation du covid-19. Parmi eux, la fameuse distanciation sociale. Si elle oblige à un allongement de l’attente dans les commerces, elle peut aussi aider chacun à faire ressortir le meilleur de lui-même en s’appuyant sur quatre vertus chrétiennes.

Confinement ou pas, attendre et faire la queue est rarement un plaisir. Mais alors que les règles sanitaires instaurées face à la pandémie de covid-19 obligent à garder une distance d’un mètre entre deux personnes, entrainant ainsi des délais d’attente plus longs, cette attente peut devenir une réelle bénédiction.

Bien sûr, avant de sortir faire les courses il faut désormais penser à son masque de protection, voire à des gants, et être prêt à attendre pour pénétrer dans les magasins sans tomber dans la psychose. Attendre là, en ligne, les uns derrière les autres, la lassitude et l’agacement peuvent vite se faire ressentir. Pour vous aider dans ces moments-là, songez à quatre vertus chrétiennes sur lesquelles chacun peut s’appuyer.

1LA PATIENCE

Laisser libre cours à son agacement ne va pas faire avancer les choses. A chacun de faire preuve de patience. « Notre époque n’est guère favorable aux vrais patients, à ceux qui connaissent le prix de l’attente et qui respectent la croissance et l’avènement de toutes choses », expliquait sur Aleteia le père Jean-François Thomas. Pourtant, la patience est une vertu qui se cultive comme un champ, c’est-à-dire qui nécessite un travail long, régulier et qui peut très bien commencer dans la queue d’un magasin.

2L’HUMILITÉ

Attendre que d’autres soient servis pour être servi à son tour peut être une expérience désagréable surtout dans une époque où l’on a l’habitude d’avoir accès à tout, très rapidement. Nous imaginons aussi souvent que la personne vraiment humble est celle qui se cache au fond de la pièce en espérant que personne ne la remarque. Et bien non, l’humilité, c’est se reconnaître à l’égal des autres et non pas supérieur. « L’humilité est le fondement de toutes les autres vertus », disait saint Augustin.

3LA FOI

Qui a dit que la foi était réservé à la messe dominicale ? Vous avez besoin de foi pour croire non seulement que vous allez passer cette ligne mais aussi que Dieu est avec vous, quoi qu’il arrive. Ce qui se joue ici, en toile de fond, c’est qu’au-delà de la file d’attente, la foi chrétienne sert pour ce qui est du bonheur éternel, pour ce qui est d’entrer réellement dans la communion avec Dieu et pour ce qui est de réussir vraiment sa vie éternelle. Et elle sert même grandement. Elle est le seul moyen qui existe, à la portée des hommes, pour entrer dans cette vie éternelle.

4L’AMOUR

Quoi de mieux qu’une file d’attente pour apprendre à – vraiment– aimer son prochain ? Si vous sentez la moutarde vous monter au nez ou quand l’exaspération commence à se faire sentir, tournez-vous intérieurement vers Dieu et demandez-lui : « Je suis incapable de me montrer aimable, patient et compréhensif. Viens aimer en moi ! Viens me remplir de ta bienveillance et de ta tendresse, donne à mes yeux ta douceur, à mon sourire ta bonté, à toutes mes paroles la délicatesse de ta miséricorde ».

 

TRIBUNES

Un printemps pour rien ?

Abbé Pierre Amar - Publié le 12/05/20

Il est bien sûr trop tôt pour tirer tous les enseignements de ce printemps 2020 tellement atypique. D’autant plus que nous ne sommes pas sortis de la crise, loin s’en faut. Mais à l’heure du déconfinement tant attendu, faut-il affirmer que nous avons vécu 55 jours… pour rien ?

Dans quelques années, en fouillant nos tiroirs, les plus jeunes tomberont peut-être sur nos fameuses « attestations de déplacement dérogatoire ». Ils les regarderont certainement avec perplexité et étonnement ; comment a-t-on pu en arriver à s’auto-signer chaque jour la permission de sortir de chez soi ? Peut-être ne parviendrons-nous pas complètement à leur exprimer les joies, les surprises mais aussi les souffrances provoquées par cette période si déroutante, occasion d’un bien curieux voyage au cœur de nous-mêmes.

Fragilité, fraternité, proximité

La première leçon est certainement que le monde s’est souvenu qu’il était fragile. C’est paradoxalement une bonne nouvelle. Car si la vie peut être courte, si nous sommes si vulnérables, alors nous devons passionnément vivre au présent et cueillir chaque journée, chaque instant, chaque rencontre, comme un don de Dieu. Il y a une façon chrétienne de vivre le carpe diem des épicuriens : comme des gérants de nos vies, des « intendants » dirait l’évangile, et pas comme des propriétaires. Nous répéter qu’aujourd’hui est le premier jour du reste de notre existence. C’est le message proposé par une carmélite, une sorte d’experte en confinement (!), morte en 1897 d’une maladie pulmonaire : sainte Thérèse de LisieuxLe succès surprise de l’émission « Secrets d’Histoire«  (disponible ici en replay, jusqu’au 3 juin prochain) qui lui était consacrée par Stéphane Bern en plein pendant le confinement, est un beau clin d’œil de la Providence. Avec elle, n’avons-nous pas été invités à nous réapproprier sa recette du bonheur, simple et accessible à tous : rendre extraordinaire chaque chose ordinaire ?

La deuxième leçon est bien sûr celle de la fraternité. Que de trésors, de générosités déployés pendant ces semaines ! Ici et là, on a pu assister à une véritable et authentique offensive de la charité : garderies, distributions de colis alimentaires, bénévolats multiples et divers pour décharger nos soignants, aider les plus âgés, les plus fragiles, les plus isolés, etc. Cette générosité en temps de crise sanitaire va devoir se poursuivre, peut-être même s’intensifier, tant les semaines qui viennent nous annoncent une autre crise, économique cette fois, avec son cortège de nouvelles précarités.

Nous aurons enfin vécu une curieuse expérience de la proximité. Car cette crise nous a fait revenir avec profit aux structures les plus traditionnelles de notre société. Beaucoup nous vantaient les avantages d’un nouveau monde globalisé. Mais avez-vous vu comment nous avons brutalement redécouvert la richesse des liens familiaux, la valeur des solidarités locales et des circuits courts, la signification de la proximité et du voisinage ou même l’importance d’appartenir à une nation ? Puissions-nous garder longtemps en mémoire les leçons que cette crise nous a apporté, comme par exemple l’humilité, la simplicité et l’attention au prochain, étymologiquement « celui qui est proche ». Pour beaucoup, cette proximité a aussi été une promiscuité. Comme il est parfois rude de vivre ensemble et comme on comprend mieux ces conseils d’un moine, donnés dès le 17 mars !

Vivre ou survivre ?

Restent plusieurs interrogations sur lesquelles il faudra encore longtemps s’interroger tant elles nous révèlent le recul de certaines frontières, qui sont autant de digues d’humanité. Comment a-t-on pu penser un moment dissuader de célébrer des obsèques ou même interdire les visites de nos anciens en Ehpad, avant de faire marche arrière ? Comment en est-on arrivé à penser que l’exercice du culte viendrait bien après l’accès aux supermarchés, la fréquentation des « petits musées » ou le recours aux transports en commun ? Comment a-t-on pu penser que vivre c’était seulement manger et faire ses courses, et que le reste était somme toute assez secondaire ? Peut-on légitimement s’inquiéter du colossal coût spirituel, humain, psychologique de ce confinement sans être traité de prophète de malheur ? « Pour nous empêcher de mourir, on nous a empêchés de vivre«  a résumé avec justesse l’une de nos députés. On a du mal à lui donner complètement tort.

L’avenir s’annonce bien obscur avec cette fameuse « distanciation sociale » qui peut en heurter plus d’un, tant elle semble contraire à tout ce qui constitue notre humanité : l’homme n’est-il pas un animal social ? Et si la technique a formidablement joué son rôle – comment aurions-nous « tenu » il y a 25 ans, sans Internet ? – on ne pourra jamais dire que télé-vision, télé-travail, télé-médecine, télé-conférence, télé-messe… remplaceront les poignées de mains, les embrassades, les rencontres et les prières en commun dont nous avons été tellement été frustrés. Et si cette crise nous réveillait un peu en nous faisant réaliser un enjeu essentiel : le prix du face-à-face ?

Voyage immobile

Avouons-le aussi : la plus difficile des introspections est celle qui a eu lieu en nous-mêmes. Cette période de confinement nous a ainsi fait faire un curieux voyage immobile. Or, on n’effectue pas cette plongée quasi abyssale en quelques semaines. Les moines, encore eux, savent qu’il faut une vie entière mais aussi l’héritage d’une tradition multiséculaire pour devenir un authentique contemplatif ! Beaucoup d’entre nous ont donc découvert leurs désirs mais aussi les limites de leur intériorité, leurs faiblesses, leurs misères, leurs pauvretés intérieures. Dans beaucoup de couples, de familles, de communautés humaines, le manque d’interactions et d’échappatoires ont exacerbé les émotions et créé des blessures.

« Nous entrons maintenant dans un nouveau temps, fait d’apaisement et de reconstruction lente. »

Bienheureux ceux qui sont su mettre à profit cette période ! Bienheureux ceux qui ont su redécouvrir l’importance vitale de ces deux lieux de renouvellement que sont la lecture et la prière ! Bienheureux aussi ceux qui ont compris que le silence est parfois une authentique distance de charité ! Bienheureux enfin, ceux qui auront parfois réussi à se rendre au plus profond d’eux-mêmes, pour y converser avec l’Hôte intérieur, « plus intime à nous que nous-même« . Mais ne culpabilisons pas si nous n’avons pas réussi à vivre tout cela. Dieu a permis cette épreuve. Comme toute épreuve, elle résonne en nous comme une révélation et une purification. Nous entrons maintenant dans un nouveau temps, fait d’apaisement et de reconstruction lente. Pour l’accompagner, nos paroisses proposent de nombreux moments d’adoration et de confessions, comme autant de cœur-à-cœur avec le Seigneur, avant de tous revivre (au plus vite !) la joie de l’Eucharistie. Et si nous en profitions tous largement afin de sortir plus réconciliés avec nous-mêmes, plus apaisés et surtout grandis ?

AU QUOTIDIEN

Se dé-confiner avec les quatre premières paroles du Ressuscité

Pierre Durieux - Publié le 08/05/20

Et si les premières paroles de Jésus fraîchement dé confiné inspiraient, guidaient et nourrissaient notre dé confinement à nous ?

Souvent, nous commentons les sept dernières paroles du Christ en Croix. Et en un sens, nous ne faisons pas bien. Nous pensons que ce sont les ultimes paroles, nous nous y attachons comme on s’accroche aux derniers mots d’un proche avant sa mort, ces quelques mots qui résonnent avec une intensité particulière parce qu’ils font figure de testament. Mais nous devrions écouter avec la même attention, plus grande même, les premières paroles de Jésus ressuscité. Car il y a au tout début la promesse d’une suite, les mots même d’un nouveau… testament ! 

Que dit donc Jésus après l’événement le plus important de l’histoire, après la seule chose véritablement nouvelle qui soit arrivée depuis l’origine, après ce confinement improbable que Dieu a consenti dans l’humanité, cet enfermement que le Christ a accepté dans la mort ? 

« BONJOUR, NE CRAIGNEZ PAS ! »

Ce n’est pas seulement la politesse de Dieu ! La première parole du Christ ressuscité aux saintes femmes, dans l’évangile de Matthieu, c’est un « bon-jour », autrement dit le souhait d’une nouvelle étape pour l’humanité, qui soit tout imprégnée de bonté.

Ces « bonjours » et « saluts » nous ont manqué pendant le confinement. Nous allons devoir les redire sous un jour nouveau. Nous en avons glissé ici ou là, à son voisin, mais il est venu le moment de se saluer différemment, comme une bénédiction prononcée du fond du cœur, accompagnée d’un « ne craignez pas ! ». Nombreux sont les Français à avoir râlé au jour du confinement, mais ils sont probablement et silencieusement aussi nombreux à craindre le dé confinement… « La paix », la voilà la grande promesse, annoncée, répétée par Jésus plusieurs fois par la suite ! Shalom !

« DE QUOI DISCUTIEZ-VOUS EN CHEMIN ? »

C’est la question de Jésus aux disciples d’Emmaüs. Dieu vient de changer le sens de l’histoire, il retrouve deux disciples et, selon Luc, Il ne leur fait pas d’abord une homélie ! Il prend des nouvelles ! Au fond, de quoi est baigné notre « puits d’inquiétudes » comme l’a écrit Charles Péguy, ce puits « à lui seul plus inquiet que toute la création ensemble » ? Dis-moi ton souci, je te dirais qui tu es… Dis-moi, pendant ce confinement, de quoi tu as parlé le plus souvent ? Pour nous aussi, il est venu le temps de rattraper le temps avec nos familles, nos amis : remonter le fil de nos conversations interdites parce que confinées, impossibles parce qu’il est des confidences qu’on ne peut pas faire en visio-conférence. Et vous les amis, de quoi parliez-vous dans votre confinement ? 

 « POURQUOI PLEURES-TU ? QUI CHERCHES-TU ? »

Dans l’Évangile de Jean, voici la question de Jésus fraîchement dé confiné, tout juste ressuscité, à Marie-Madeleine. Des larmes, il y en a eu aussi depuis le début de cette épidémie : nos deuils, nos angoisses, nos colères contre le gouvernement, notre incompréhension devant le mal, nos exaspérations liées au confinement… Quelle est la raison profonde de ces pleurs ? Qui cherchons-nous par-delà ces larmes ? L’ivresse romantique de se sentir exister ou la faim réelle d’un Autre ?

« ALLEZ DANS LE MONDE ENTIER ! »

Voici les premiers mots de Jésus dans l’Évangile de Marc après le drame de la Croix : on y lit que Jésus a probablement parlé auparavant, mais cet appel à partir dans le monde entier est la première phrase rapportée par l’évangéliste et d’ailleurs, selon lui, sa dernière prise de parole terrestre. 

À partir de 11 mai, et prudemment, il nous faudra aussi quitter nos domiciles. Sortir pour aller où ? et surtout pourquoi ? Pour proclamer et pour baptiser, c’est le programme ! Il est vraiment dé confiné, et ce temps sera celui d’une sortie, si chère au pape François, sortie accompagnée d’une parole et d’un plongeon. Ce sera aussi le temps de l’écoute : une écoute approfondie de tous ceux qui nous diront : « Bon-jour ! Tu as fait quoi pendant ce confinement ? Ça été dur pour toi ? Tu vas où, maintenant ? » Bref, ces paroles anodines, confites des appels amoureux de l’In confinable !

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