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En Quête ou Enquête de Foi ?

Parution d'articles de presse web concernant édifices religieux, œuvres d'arts ou manifestations chrétiennes.

Les Pères du désert (Aleteia)

Les Pères du désert (Aleteia)

AU QUOTIDIEN

Le langage imagé des Pères du désert : le bateau de la vie (1/6)

Mathilde de Robien - Publié le 21/07/20

Bien que retirés du monde, les Pères du désert ont transmis leur enseignement à de nombreux disciples qui venaient leur rendre visite, notamment à travers des anecdotes appelées apophtegmes. Leur stratégie de communication ? Employer un langage imagé, accessible et de fait encore très actuel.

« Il nous faut, à travers le flot tumultueux des tentations, utiliser, sous le souffle de l’Esprit du Seigneur, le discernement comme un gouvernail pour suivre le chemin de la vertu avec une grande précaution, sachant que nous nous briserons aussitôt contre les rochers si nous dévions tant soit peu à droite ou à gauche », écrit Jean Cassien, le fondateur, au Ve siècle, de l’abbaye Saint-Victor à Marseille, dans ses Institutions cénobitiques.

En effet, pourquoi ne pas considérer sa vie comme un bateau à mener à bon port, porté par le souffle de l’Esprit, avec le discernement comme boussole dans le but d’éviter les récifs de la tentation ? Un langage particulièrement « parlant pour ses contemporains de Marseille et pour les moines de Lérins auxquels il s’adresse », relève Marie-Anne Vannier, spécialiste des Pères de l’Église, dans l’ouvrage Prier 15 jours avec les Pères du désert.

Une métaphore qui concerne finalement aussi bien les moines du Ve siècle que les hommes et les femmes du XXIe, et qui invite à tenir la barre de sa propre vie. C’est en quelque sorte une invitation à la liberté. « La liberté a toute sa place », souligne Marie-Anne Vannier, « mais non de manière anarchique ou autarcique, en lien, au contraire, non seulement avec la maîtrise de soi, mais aussi avec une attention toujours renouvelée au rôle de l’Esprit saint ». Tenir fermement la barre de son bateau serait alors la promesse d’une vie vertueuse, et la voie vers le Royaume de Dieu.

AU QUOTIDIEN

Le langage imagé des Pères du désert : la garde du cœur (2/6)

Mathilde de Robien -

Bien que retirés du monde, les Pères du désert ont transmis leur enseignement à de nombreux disciples qui venaient leur rendre visite, notamment à travers des anecdotes appelées apophtegmes. Leur stratégie de communication ? Employer un langage imagé, accessible et de fait encore très actuel.

Les pensées ne sont pas intrinsèquement mauvaises, mais certaines le deviennent si elles tendent à l’obsession ou à la passion. Comment les contrôler ? Voici une technique élaborée par les Pères du désert : la garde du cœur, qui se rapproche, par certains aspects, de la méditation contemporaine. Les Pères du désert, chrétiens réfugiés dans les déserts de Mésopotamie, d’Égypte, de Syrie et de Palestine, entre le IIIe et le VIIe siècle, vivaient en ermite dans des cabanes, des grottes, sur une colonne ou dans un arbre. Ils recherchaient une vie de solitude, de travail manuel, de contemplation et de silence, dans le but de grandir spirituellement. Convaincus de l’union intime entre le corps, l’âme et l’esprit, les Pères du désert, que l’on peut qualifier de premiers thérapeutes, ont élaboré des recommandations pour soigner les « maladies de l’âme ». Parmi ces recommandations réside le contrôle des pensées, et ce grâce à une méthode : la garde du cœur. Jean-Guilhem Xerri, psychanalyste et biologiste médical, développe cette pratique dans son Petit traité d’écologie intérieure : Prenez soin de votre âme (Le Cerf).

Pourquoi contrôler ses pensées ?

Selon les Pères du Désert, les pensées non contrôlées sont à l’origine de certaines maladies de l’âme. Ils ont identifié huit maladies noopsychiques, d’origine spirituelle, classifiées par Évagre : les avidités de toute sorte, le rapport pathologique au sexe, le rapport pathologique à l’argent, la tristesse, l’agressivité, l’acédie (mal de l’âme qui s’exprime par de l’ennui, de la paresse), la vanité, et l’orgueil. Ces huit maladies génériques ont une pathologie-source : le narcissisme, que les Pères appellent la philautie, amour excessif de soi.

Une des causes de ces pensées considérées comme perturbantes : l’imagination. L’imagination non contrôlée fait naître des visions qui parfois occupent nos esprits au point de nous envahir. Il en est ainsi des scénarios catastrophes, des images pornographiques, des honneurs immérités… « L’imagination conduit à ce qu’on se fasse des films intérieurs pas toujours justes ni pacifiants », résume Jean-Guilhem Xerri. Or il est en notre pouvoir de les contrôler : « Que les pensées nous troublent ou pas fait partie des choses qui ne dépendent pas de nous. Mais qu’elles demeurent ou pas en nous, qu’elles suscitent les passions ou pas, fait partie de ce qui est en notre pouvoir », a écrit un des Pères, Jean Damascène, dans son Discours utile à l’âme. Nous serons toujours le théâtre de sensations et de pensées, la question est : qu’est-ce que j’en fais ? « Face à une pensée, rappelle Jean-Guilhem Xerri, l’homme a plusieurs possibilités : y consentir ou non, l’alimenter ou lui résister. »

Pour les Anciens, l’objectif du contrôle des pensées est d’atteindre l’hesychia, état se caractérisant par une paix, un calme, un repos, un silence et une solitude intérieurs profonds, nécessaires à la contemplation spirituelle des êtres et des choses et à la connaissance de Dieu. Les Pères du désert prescrivent plusieurs méthodes pour y arriver : la garde du cœur, la sobriété, l’hospitalité et les pratiques méditatives.

Qu’est-ce que la garde du cœur ?

La garde du cœur, en grec nepsis (vigilance), est l’attention portée à tout ce qui se passe dans notre cœur. C’est une méthode spirituelle qui vise à libérer l’homme des pensées mauvaises ou passionnées. Elle invite à observer les pensées qui pénètrent dans notre âme, et à discerner les bonnes et les mauvaises. Évagre disait : « Sois attentif à toi-même, sois le portier de ton cœur et ne laisse aucune pensée y entrer sans l’interroger. » Car, précise Jean-Guilhem Xerri, « les Anciens constatent que les pensées saines conduisent à un état paisible, les autres à un état troublé. »

Les moyens indispensables à la garde du cœur sont l’observation attentive des pensées et le discernement entre celles qui sont bonnes et réparatrices, et celles qui sont sources de distractions ou d’obsessions. Le but est de gagner en liberté, et d’atteindre l’impassibilité, la capacité à ne pas être dominé par les pensées.

La garde du cœur, ancêtre de la méditation ?

Aujourd’hui, les sciences cognitives rejoignent le diagnostic établi par les Pères du désert en ce qui concerne les maladies de l’âme, en pleine expansion de nos jours, ainsi que les thérapies qu’ils préconisaient déjà il y a 2 000 ans. Il est reconnu que nous souffrons tous actuellement d’hypersollicitation et que cette tendance perturbe notre intériorité. Ces hyperstimulations, notamment du fait du numérique, s’inscrivent dans plusieurs thématiques, listées par Jean-Guilhem Xerri : alimentation, produits matériels, sexe, loisirs, image de soi, superficialité, dérision…

Sollicités de toutes parts, sous la dictature de la disponibilité immédiate, nous avons en moyenne trois à quatre décisions à prendre par seconde, selon l’auteur. Par conséquent, il est illusoire de vouloir contrôler volontairement et en pleine conscience nos décisions, c’est tout bonnement impossible. « Nous sommes victimes d’un véritable hold up de nos capacités attentionnelles. Pourtant, regrette Jean-Guilhem Xerri, l’attention détermine notre rapport au monde. »

La tradition patristique et les neurosciences sont d’accord sur un point : reprendre le contrôle de notre attention est un enjeu fondamental pour notre santé psychique. Les Pères du désert recommandaient la garde du cœur, la mode actuelle est à la méditation en pleine conscience. Ces thérapies ont en commun l’observation de ce qui est. La méditation, au sens contemporain et areligieux, est l’ouverture à l’expérience présente, l’attention prêtée à ce qui nous traverse. À l’instar de la garde du cœur, elle nous invite à modifier notre manière d’être au monde, et à prendre l’habitude de faire attention aux pensées qui s’infiltrent dans notre âme.

Les Pères du désert (Aleteia)

AU QUOTIDIEN

Le langage imagé des Pères du désert : les changeurs d’or (3/6)

Mathilde de Robien - Publié le 04/08/20

Bien que retirés du monde, les Pères du désert ont transmis leur enseignement à de nombreux disciples qui venaient leur rendre visite, notamment à travers des anecdotes appelées apophtegmes. Leur stratégie de communication ? Employer un langage imagé, accessible et de fait encore très actuel.

« Il nous faut devenir d’habiles changeurs, des changeurs spirituels, des changeurs selon l’Évangile », écrit Jean Cassien, le fondateur, au Ve siècle, de l’abbaye Saint-Victor à Marseille, dans sa Première conférence. Dans quel but ? Pour pouvoir discerner le bien du mal, les pensées qui viennent de Dieu de celles qui risquent de nous en éloigner.

Il compare ainsi le discernement au métier des changeurs d’or. « À l’époque de Cassien, explique Marie-Anne Vannier, spécialiste des Pères de l’Église, dans l’ouvrage Prier 15 jours avec les Pères du désert (Nouvelle Cité), les changeurs permettaient d’avoir de la monnaie des différents pays ou provinces et ils étaient attentifs aux pièces qu’on leur donnait pour savoir si elles étaient valables ou truquées ». Un effort de discernement afin de reconnaître l’or véritable. « L’habileté et la science des changeurs triomphent à discerner l’or parfaitement pur et celui qui n’a pas subi au même degré l’épreuve du creuset », précise Cassien.

Mettre ses pensées sur la balance de son cœur

Cet or est-il vrai ? Est-il frappé à l’effigie du roi ou d’un usurpateur ? Fait-il le poids ? Autant de questions que l’on peut appliquer sur le plan spirituel : cette action, cette pensée est-elle pure ? Vient-elle de Dieu ? N’a-t-elle pas perdu de sa valeur à cause de la « rouille de la vanité » ? Un exercice invitant à mettre ses pensées sur la balance de son cœur afin de discerner celles qui viennent de Dieu des autres.

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AU QUOTIDIEN

Le langage imagé des Pères du désert : le moulin à grains (4/6)

Mathilde de Robien -

Bien que retirés du monde, les Pères du désert ont transmis leur enseignement à de nombreux disciples qui venaient leur rendre visite, notamment à travers des anecdotes appelées apophtegmes. Leur stratégie de communication ? Employer un langage imagé, accessible et de fait encore très actuel.

Quelles sont nos premières pensées du matin ? Côté pro, ce sont les dossiers à finir, les rendez-vous à ne pas manquer et les objectifs à remplir. Le cahier à signer, le sac de sport à ne pas oublier, le goûter à emballer, quand on est parent. Ce mail à envoyer, ce profil à actualiser, cet événement à créer, quand on est hyper-connecté. Alors quand on est un père ou une mère hyper-connecté et qui travaille, on frôle le burn-out avant même d’avoir posé un pied à terre ! À moins que… La spiritualité des pères du désert nous invite à mettre Dieu en première position. Notre première pensée, le matin, doit être pour Lui.

« Que ta bouche rende dès ton réveil hommage à Dieu en lui offrant des cantiques ou des psaumes, car la première occupation, qu’elle soit bonne ou mauvaise, à laquelle l’esprit s’attache dès le matin sera moulue au fil de la journée. Alors sois chaque jour le premier à semer le bon grain, avant que l’ennemi ne t’envahisse avec l’ivraie. »

L’exemple du moulin à grains

Si on pense à Dieu dès le réveil, alors on le met au centre de notre vie pour toute la journée. Les pères du désert utilisent la métaphore du moulin à grains : un moulin moud toute la journée le grain dont on l’alimente le matin. Si, par la prière, nos premières pensées vont vers Dieu, alors notre journée n’en sera que plus belle et notre âme revigorée.

Le moine Anselm Grün, commentant cet apophtegme dans ses Histoires de moines pour bien vivre (Salvator), pousse encore plus loin la métaphore : « Si, le matin, nous donnons à notre moulin du bon grain, de bonnes pensées à moudre, il en sortira, le soir, une bonne farine que nous pourrons transformer en un pain qui nous nourrira et nous donnera de la force. Tandis que si nous lui donnons des pensées mauvaises, de l’ivraie, il en sortira le soir une sorte de chaos qui ne pourra nous rassasier et dont nous aurons beaucoup de mal à nous défaire. »

« Des cantiques et des psaumes »

L’auteur de l’apophtegme exhorte à réciter des cantiques et des psaumes. Cela peut être simplement de prononcer, intérieurement ou à haute voix, une parole biblique qu’on aime particulièrement. Certains chanteront le refrain d’un chant de louange. D’autres adopteront des gestes, comme de lever les mains pour bénir la journée ou remercier de ce nouveau jour qui se lève. Chaque rituel est personnel, mais « nous sommes responsables, nous dit Anselm Grün, de la manière dont nous entamons notre journée. »

Les Pères du désert (Aleteia)

AU QUOTIDIEN

Le langage imagé des Pères du désert : la prière du cœur (5/6)

Mathilde de Robien - Publié le 25/08/20

Bien que retirés du monde, les Pères du désert ont transmis leur enseignement à de nombreux disciples qui venaient leur rendre visite, notamment à travers des anecdotes appelées apophtegmes. Leur stratégie de communication ? Employer un langage imagé, accessible et de fait encore très actuel.

« ll faut que le véritable moine ait sans cesse la prière et la psalmodie dans son cœur », lit-on dans les Apophtegmes. Pour les Pères du désert, le cœur a une place primordiale. Il est le centre de notre être, le lieu où Dieu nous visite, où le Christ habite.

Interpellés par l’exhortation du Christ à « prier sans se décourager » (Lc 18,1), reprise par saint Paul qui invite à « prier sans relâche » (1Th 5,17), les Pères du désert introduisent la technique de la prière du cœur. Il s’agit d’une prière récitée au même rythme que sa propre respiration. Grégoire de Naziance dit même qu' »il faut se souvenir de Dieu plus qu’il ne faut respirer ».

Que dire ? Jean Cassien préconise cette formule : « Dieu, viens à mon aide, Seigneur, vite à mon aide » dans la mesure où ce verset – qui ouvre aujourd’hui les offices – « exprime tous les sentiments », « s’adapte heureusement à tous les états, et convient en toutes sortes de tentations », explique-t-il. « On y trouve l’appel de Dieu contre tous les dangers, une humble et pieuse confession, la vigilance d’une âme toujours en éveil et pénétrée d’une crainte continuelle, la considération de notre fragilité ; il dit aussi la confiance d’être exaucé et l’assurance du secours toujours et partout présent ».

Prière et action

Faut-il prier sans cesse, au détriment de toute action ? Origène, avant même les Pères du désert, donne un élément de réponse. Il explique dans son Traité de la prière qu' »il prie sans cesse celui qui lie la prière à l’action et l’action à la prière : c’est la seule manière de prier sans cesse ; ce qui revient à considérer toute la vie du saint comme une longue prière ininterrompue ». Marie-Anne Vannier, dans l’ouvrage Prier 15 jours avec les Pères du désert (Nouvelle Cité), relève à propos de ces derniers que « c’est toute leur vie qui est prière, où qu’ils soient ou quoi qu’ils fassent ». Par la prière continuelle, ils ont montré « à quel point elle est une attitude, un don et un choix existentiel, celui d’être constamment en présence de Dieu, de se laisser habiter par lui » au point de pouvoir dire avec saint Paul : « Je vis, mais ce n’est plus moi, c’est le Christ qui vit en moi » (Ga 2, 20).

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Le langage imagé des Pères du désert : la chasse aux souris (6/6)

Mathilde de Robien - Publié le 29/09/18

Bien que retirés du monde, les Pères du désert ont transmis leur enseignement à de nombreux disciples qui venaient leur rendre visite, notamment à travers des anecdotes appelées apophtegmes. Leur stratégie de communication ? Employer un langage imagé, accessible et de fait encore très actuel.

Les Pères du désert sont ces moines des premiers temps du christianisme qui, à partir de la fin du IIIème siècle, vivaient retirés du monde dans les déserts d’Égypte, de Palestine et de Syrie, seuls ou en groupe, dans le but de trouver un sens à leur vie et la paix intérieure, en pratiquant l’ascèse et la prière. Ils ont laissé en héritage des récits, appelés apophtegmes, qu’ils contaient à leurs disciples et visiteurs, afin de « soigner et sauver leur âme », pour reprendre les mots d’Antoine le Grand, le premier à s’être retiré dans le désert en 270. C’est ainsi que nous est parvenue cette parole d’un Ancien, comparant les pensées négatives à des souris infestant notre âme.

« Les mauvaises pensées, disait un ancien, sont comme des souris dans une maison. Si on les tue l’une après l’autre au fur et à mesure qu’elles y entrent, tout va bien. Mais si on attend que la maison en soit infestée, on aura toutes les peines du monde à les chasser. Et quand bien même y parviendrait-on, la maison serait dévastée. »

« Qu’elles demeurent, ou pas, en nous, fait partie de notre pouvoir »

Les mauvaises pensées, telles que la colère, la jalousie, la peur ou la haine, s’insinuent par les interstices de l’âme, et s’y installent si nous ne faisons rien pour les en déloger. Les Pères du désert aiment à rappeler que la naissance de ces émotions ne dépend pas de nous. En revanche, il est en notre pouvoir de leur résister. « Que les pensées nous troublent ou pas fait partie des choses qui ne dépendent pas de nous », écrivait Jean Damascène, dans son Discours utile à l’âme. « Mais qu’elles demeurent ou pas en nous, qu’elles suscitent les passions ou pas, fait partie de ce qui est en notre pouvoir ».

La chasse aux souris est donc ouverte. Le moine auteur de la métaphore insiste sur la nécessité de chasser les pensées négatives une par une, immédiatement, sans attendre qu’elles se prolifèrent et dévastent notre âme. Charge à nous d’observer, de discerner, tel un portier du cœur, les sentiments et les émotions qui nous assaillent, et d’agir. Évagre disait : « Sois attentif à toi-même, sois le portier de ton cœur et ne laisse aucune pensée y entrer sans l’interroger. »

Mais on peut s’interroger : comment chasser la colère, la jalousie, la peur ou la haine qui nous animent parfois ? « L’important, souligne Anselm Grün dans ses Histoires de moines pour bien vivre (Salvator), est de nous y confronter. Nous ne pouvons pas tuer la haine, par exemple, mais nous pouvons la transformer pour qu’elle ne soit plus une pensée négative ». Derrière la haine, explique-t-il, il y a bien souvent le besoin de se protéger de quelqu’un qui se plaît à offenser, à faire mal. Chasser la haine revient donc à se concentrer sur la construction de remparts pour se protéger. De même chasser la jalousie, ou la colère, exige de prendre du recul, d’emprunter un chemin de purification des pensées qui nous troublent. La récompense à la clé est d’atteindre cet état appelé hesychia, que l’on peut traduire par tranquillité du cœur, calme, paix intérieure.

AU QUOTIDIEN

Deux repères des Pères du désert pour pratiquer la charité

Mathilde de Robien - Publié le 02/01/20

Ces deux axiomes, établis depuis 2.000 ans par les Pères du désert, montrent comment exercer la charité envers son prochain. Une manière de réaliser ce pour quoi l’homme est fait.
  • « Ne pas faire à son prochain ce qu’on ne voudrait pas qu’il nous fasse. Faire à son prochain ce qu’on voudrait qu’il nous fasse. »

Deux attitudes qui non seulement sont bonnes pour autrui, mais aussi pour soi-même. En effet, pour les Pères du désert, servir, s’occuper des autres, est un facteur d’équilibre intérieur. « Se regarder le nombril est un empêchement à toute croissance intérieure. Inversement, le souci concret de l’autre contribue à me faire avancer dans mon humanité », explique Jean-Guilhem Xerri dans son dernier ouvrage (Re)vivez de l’intérieur (Cerf).

La charité, une disposition naturelle de l’homme

« Ce mouvement favorable vers/pour l’autre (qu’ils appellent charité) correspond à une disposition naturelle de l’homme. Donc ne pas l’exercer, c’est se mettre en déséquilibre intérieur », précise Jean-Guilhem Xerri. En d’autres termes, faire le bien, ça fait du bien. Antoine le Grand parle « d’une bonté originelle qui fait partie de la nature de l’homme ». Jean Chrysostome affirme que c’est elle qui rend l’homme humain ». De même Nicolas Cabasilas, théologien orthodoxe du XIVe siècle, interroge : « Qu’est-ce qui rend les hommes véritablement vivants, si ce n’est la charité ? ». Mettre en pratique cette capacité à aimer qui réside dans le cœur de tout homme serait donc un facteur essentiel de notre humanité et de notre vitalité.

Un choix intérieur

« Dans la nature même de l’homme se trouve inséré un germe qui contient en lui cette aptitude à aimer », affirme Basile de Césarée. Une potentialité à activer donc, pour devenir pleinement humain. Pas question « d’être gentil en mode guimauve pour éviter les conflits, par soumission ou par recherche de compensation », précise Jean-Guilhem Xeri.

« L’enjeu est d’assumer la décision de servir plutôt que de se servir, d’aider plutôt que d’utiliser, de soutenir plutôt que de passer devant. (…) Au crépuscule de nos vies, ce qui restera, ce sera nos amours, nos amitiés, nos pardons, bref ce que nous aurons vécu, comme nous l’aurons pu, dans ce registre du bien fait autour de soi ».

AU QUOTIDIEN

Prier à la manière des Pères du désert : les métanies

Mathilde de Robien - Publié le 17/04/18

Une tradition primitive et orientale, adoptée, dans notre monde contemporain, par certains mouvements monastiques, consiste à prier de tout son corps, en s’abaissant jusqu’au sol ou en se prosternant. Une manière de demander pardon, de se rappeler notre fragile condition humaine et d’espérer en la Résurrection dans le Christ.

Le terme « métanie » vient du grec metanoia qui signifie retournement, conversion. La pratique des métanies remonte à la tradition primitive et orientale des Pères du désert.

Un geste pénitentiel

Les apophtegmes des Pères du désert montrent fréquemment des moines, repris par leur abba (père spirituel), faire devant ce dernier une métanie pour reconnaître leur faute et demander pardon. Ce geste a été repris par les liturgies orientales puis les mouvements monastiques. Il désigne d’abord un geste pénitentiel, accompagnant la prière, et existe sous deux formes : les petites métanies où l’on s’incline en touchant le sol de la main droite, et les grandes métanies où l’on se prosterne complètement en touchant le sol du front. L’une et l’autre sont suivies d’un signe de croix.


Un geste d’humilité

La métanie est également un geste d’humilité : nous mettant physiquement en contact avec la terre, à partir de laquelle nous avons été créés (Genèse 2,7), elle nous rappelle notre condition de créature et notre fragilité. « La poussière, que tu as ramassée au sol du bout des doigts, symbolise la poussière de la mort, rappel de notre condition mortelle », explique Bernard Dubois, auteur du livre La prière est un jeu d’enfant (Éditions des Béatitudes). Geste qui n’est pas sans rappeler la liturgie occidentale de l’imposition des Cendres au début du Carême : « Souviens-toi que tu es poussière et que tu retourneras à la poussière. »

Le signe de notre résurrection dans le Christ

Le fait de se redresser complètement et de tracer sur soi un ample signe de croix signifie que nous sommes relevés, tirés de notre péché et de notre condition mortelle par la Croix du Christ. La métanie exprime par-là la mort et la résurrection que nous sommes appelés à vivre à la suite du Christ. Le mouvement de descente renvoie à la mort et au péché. Il rappelle la kénose, la descente abyssale du Verbe qui « s’est abaissé, devenant obéissant jusqu’à la mort, et la mort de la croix ». (Philippiens, 2,8). Le mouvement de remontée est signe de la Résurrection par le Souffle de l’Esprit de Pentecôte.

Faire participer le corps à la prière

En engageant tout le corps, les métanies lui redonne sa place au sein même de notre vie spirituelle. Les Fraternités de Jérusalem ont repris ce geste dans leur liturgie parce qu’il leur semble important, dans notre culture contemporaine, de faire participer le corps, « Temple de l’Esprit », à la prière. Elles rejoignent en cela l’enseignement du père Alexandre Schmemann, prêtre et théologien russe orthodoxe du XXe siècle : « L’homme tout entier, dans sa chute, s’est détourné de Dieu, l’homme tout entier devra être restauré ; c’est tout l’homme qui doit revenir à Dieu. (…) Pour cette raison, tout l’homme – corps et âme – se repent. Le corps participe à la prière de l’âme, de même que l’âme prie par et dans le corps. Les prosternements, signes psychosomatiques du repentir et de l’humilité, de l’adoration et de l’obéissance, sont donc le rite quadragésimal par excellence » (Le Grand Carême).

La symbolique du souffle

« Le souffle qui t’habite est celui que Dieu a insufflé en Adam : il est le signe que tu es vivant », rappelle Bernard Dubois. Dans les métanies, le sens du souffle est important. D’abord, il donne un sens à la prière : sur l’inspire, on prie : « Seigneur Jésus, Fils de Dieu », puis, sur l’expire, « Prends pitié de moi, pécheur ». L’auteur explique que l’expire représente un lâcher-prise, de ce qui est vicié (le péché, le mal, la mort). L’inspire, au contraire, représente ce qui est pur (l’amour, la vie, le nom de Jésus), tout ce qui est beau, bon, bien, vrai et ce qui est de Dieu (la paix, la joie…).

Cette pratique demande un peu d’entraînement mais pourra se révéler être une aide efficace dans vos futures rencontres avec le Seigneur.

AU QUOTIDIEN

La sobriété, une sagesse de vie devenue urgence vitale

Mathilde de Robien - Publié le 20/02/18

"Prenez soin de votre âme" (Cerf), de Jean-Guilhem Xerri, vient de recevoir le Prix 2019 de Littérature Religieuse, décerné par le syndicat des libraires de littérature religieuse. L'auteur, psychanalyste et biologiste médical, y fait le diagnostic de nos âmes. S’appuyant sur les recommandations des Pères du désert, il nous invite vivement à (re)découvrir notre intériorité, au lieu de la laisser en friche, et à cultiver la sobriété, remède aux grands maux de ce siècle.

Notre intériorité souffre et le manifeste par différents signaux : nombre croissant de troubles anxio-dépressifs, addictions qui touchent des sujets de plus en plus jeunes, surconsommation des ménages, violences, hyperactivité. Comment en est-on arrivé là ? Jean-Guilhem Xerri, psychanalyste et biologiste médical, ancien interne des hôpitaux de Paris et diplômé de l’Institut Pasteur, s’empare du sujet et le traite avec rigueur et autorité dans son livre Prenez soin de votre âme, paru le 2 février 2018 aux Editions du Cerf.

L’auteur dénonce la définition actuellement dominante de l’être humain, qui n’est autre qu’une conception purement naturaliste et matérialiste de l’homme, niant totalement sa dimension spirituelle. Or nier cette dimension, c’est amputer l’homme d’une partie de lui-même. De ce fait, « quelle autre alternative s’offre à nous que de déprimer ou de surconsommer pour combler le vide ? » interroge l’auteur.

Afin de prouver que la santé psychique de l’homme dépend de la qualité de sa vie spirituelle, Jean-Guilhem Xerri s’appuie sur les enseignements hérités des Pères du désert. Fuyant l’agitation du monde dès les premiers siècles du christianisme, ces sages ont vécu en ermite et ont ainsi fait l’expérience de la sobriété, exercice qui s’avèrerait aujourd’hui bienfaisant, voire vital, pour nos âmes en péril.

L’Homme, un vivant comme les autres ?

L’auteur part du constat que la société actuelle va mal : les crises économiques, sociales, politiques, écologiques, se multiplient, la souffrance psychologique explose, la vie spirituelle est dédaignée voire abandonnée au profit de l’hyperconsommation. Et si tout cela était lié ? Si le fait d’avoir mis au rebut Dieu et la religion avait des conséquences néfastes sur nos modes de vie et notre santé mentale ? Si la définition naturaliste et matérialiste que nous nous faisons de l’Homme aujourd’hui avait des répercussions sur notre manière de vivre ?

C’est ce que démontre Jean-Guilhem Xerri, en retraçant l’histoire de la philosophie à travers les siècles, et l’évolution de la vision de l’homme. Dans l’Antiquité, Aristote affirmait que l’homme est un animal rationnel, qu’il est fait d’animalité et de rationalité, d’un corps et d’une âme, unis. A l’époque classique, la pensée cartésienne, dualiste, amène une distinction entre l’âme et le corps. L’Homme n’est pas un animal puisqu’il est doué d’une âme, et son corps est une machine. Au XIXe et XXe siècles, le structuralisme fait de l’homme un objet de science. Il n’a plus d’essence propre : il n’existe pas en tant que tel mais par les relations qui l’unissent aux autres. Il est découpé et observé selon ses comportements, sa culture, sa psychologie, ses motivations, etc…

Fin XXe, avec l’avènement de la génétique et des neurosciences, l’homme, et c’est la conception qui prédomine aujourd’hui, est considéré comme un vivant comme les autres. On assiste à un phénomène de naturalisation, de biologisation de tout son être. Selon l’auteur, cette vision naturaliste et matérialiste de l’homme est la cause d’un mal être ambiant. Nier la dimension spirituelle de l’homme, c’est l’amputer d’une partie de lui-même. La société réduit l’homme à ses seuls aspects biologiques et psychologiques. « Cette perte de consistance blesse l’homme, peut-être même à mort. Le structuralisme d’hier et le neuro-essentialisme d’aujourd’hui assurent ce travail masochiste de déconstruction de l’homme et de son intériorité. »

Dépressions, addictions, hyperactivité, hyperconsommation… seraient autant de manifestations de la souffrance de notre être amputé de sa dimension spirituelle. Il devient donc urgent de prendre soin de notre âme, en découvrant les enseignements que nous ont laissés les Pères du désert.

L’enseignement des Pères du désert

Les Pères du désert étaient des chrétiens qui vivaient dans les déserts de Mésopotamie, d’Égypte, de Syrie et de Palestine, entre le IIIe et le VIIe siècle. Ils vivaient en ermite dans des cabanes, des grottes, ou, plus extraordinaire, sur une colonne ou dans un arbre ! Ils recherchaient une vie de solitude, de travail manuel, de contemplation et de silence, dans le but de grandir spirituellement. Très vite, des colonies monastiques se formèrent et on vint de toutes parts demander conseil à ces sages.

De leur expérience sans précédent ont été tirés les apophtegmes des Pères du désert, ensemble de conversations ou de récits rédigés par les moines, dégageant les grandes lois de la vie intérieure, que Jean Paul II considérait « comme une invitation à redécouvrir dans le vacarme de la civilisation moderne, des solitudes créatrices où l’on puisse s’engager résolument sur la voie de la recherche de la vérité, sans masques, ni alibis, ni fictions ».

On peut tirer deux grands enseignements des Pères du désert : premièrement, tout homme est inachevé à la naissance et est appelé à faire advenir son humanité, et la vie spirituelle est la source de son devenir. Deuxièmement, tout homme est constitué de trois dimensions, distinctes dans l’unité : le corps, l’âme et l’esprit. Forts de cette conviction de l’union intime entre le corps, le psychisme et le spirituel, les Pères du désert, que l’on peut qualifier de premiers thérapeutes, ont élaboré des recommandations pour soigner les « maladies de l’âme », d’une brûlante actualité. Parmi ces recommandations, on trouve l’exercice de la sobriété.
La sobriété pour guérir son âme

Afin d’expliquer quelle est la fonction de la sobriété, Jean-Guilhem Xerri emprunte la métaphore du sculpteur. « Pour créer son œuvre, le sculpteur n’ajoute rien à la matière, au contraire, il lui retire ce qui est en trop pour révéler ce qui était déjà là, faire jaillir le fond en brisant l’apparence de la forme brute. De même, nous sommes invités à nous simplifier pour qu’apparaisse ce qui est déjà en nous, pour aider notre être intérieur à refaire surface. »

Prendre soin de son âme en exerçant la sobriété, c’est enlever le superflu, c’est se contenter du juste besoin, de la juste mesure, c’est se tenir éloigné de ce qui pourrait perturber l’âme et rompre l’équilibre esprit-âme-corps. Aujourd’hui, il y a pléthore de perturbateurs de notre intériorité : le bruit, les images, la publicité, la surabondance matérielle, l’érotisation, la dictature de la disponibilité permanente, etc… De ce fait, entrer en sobriété dans notre société nécessite une vraie décision. Ce à quoi Jean-Guilhem Xerri nous incite vivement : « Ce mode de vie n’est pas réservé à quelques ascètes ou aux seuls moines, mais il est devenu une impérieuse nécessité, tant pour l’écologie environnementale que pour nos écologies intérieures ». Le Pape François nous appelait déjà à une « sobriété heureuse » dans son encyclique Laudato Si. La sobriété vécue avec liberté et de manière consciente est libératrice : elle apporte davantage de disponibilité à ce que la vie a de beau et de profond.

De manière très concrète, Jean-Guilhem Xerri nous invite à révolutionner nos modes de vie, en y mettant plus de lenteur, de silence et de continuité. Par exemple, ne faire qu’une seule chose à la fois, ne pas interrompre une action, accorder à notre cerveau des moments de repos dans les phases de transition plutôt que de se ruer sur son portable, ralentir ses pas, apprendre à dire non aux multiples sollicitations, consommer ce qui est juste nécessaire, différer ses achats compulsionnels, redonner sa juste place au travail, écouter le silence dans sa chambre, etc…

Certains prendront cela comme une mode bobo, d’autres diront que c’est un luxe qu’ils ne peuvent s’accorder, d’autres encore qu’il faut vivre avec son temps ! Eh bien justement ! Si nous voulons vivre, faisons le choix de la sobriété : elle est devenue une nécessité vitale pour nos âmes malmenées.

SPIRITUALITÉ

Cinq paroles des Pères du désert pour passer une bonne semaine

Philip Kosloski - Publié le 21/01/18

Ces paroles ancestrales sont emplies de sagesse.

Lors de son voyage en Égypte en avril dernier le pape François a exhorté les religieux, à « puiser à l’exemple de saint Paul l’ermite, de saint Antoine, des saints Pères du désert, des nombreux moines qui, par leur vie et leur exemple, ont ouvert les portes du ciel à tant de frères et de sœurs. »

En effet, bien qu’ayant vécu au IVesiècle, ces Pères ermites fondateurs du monachisme peuvent être pour nous tous des sources d’inspiration, notamment par leurs paroles, ou apophtègmes, retranscrites par leurs disciples et compilées en grec dès le Vesiècle. Ainsi, ces préceptes, anecdotes et paroles emplies de sagesse ont traversé les époques et constituent encore aujourd’hui une riche nourriture spirituelle.

Voici donc cinq paroles des Pères du désert – une pour chaque jour de la semaine – pour faire le plein spirituellement et traverser cette nouvelle semaine du bon pied !

Lundi

L’abbé Hyperéchios a dit : « Aie toujours à l’esprit le royaume des cieux, et tu le recevras en héritage ».

Mardi

L’abbé Or a dit : « La couronne d’un moine est l’humilité ».


Mercredi

Un frère demanda à l’abbé Sisoès (mort en 429) : « Quelle est la voie qui mène à l’humilité ? ». Le vieillard lui dit : « La voie de l’humilité, c’est la tempérance, prier, et considérer que l’on est en-dessous de tout autre créature. »

Jeudi

L’abbé Sarmate a dit : « Je préfère un homme qui a commis un péché mais qui le reconnaît et en fait pénitence, à celui qui, n’ayant pas péché comme l’autre, se croit juste et innocent. »

Vendredi

Un frère demanda à l’abbé Sisoès : « Que dois-je faire, Abba, car je suis tombé ? ». Le vieillard lui dit : « Relève-toi. » Le frère dit : « Je me suis relevé et je suis tombé de nouveau. » Le vieillard dit : « Relève-toi encore et encore. » Alors le frère demanda : « Jusqu’à quand ? » Le vieillard répondit : « Jusqu’à ce que tu sois emporté ou dans le bien ou dans la chute ; car dans l’état où se trouve l’homme, ainsi s’en va-t-il au jugement. »

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